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L'Orient-Le Jour
  13-03-2006

Des centaines de jeunes, d’artistes et de lecteurs sont venus saluer la mémoire du journaliste assassiné

Un an après le 14 mars 2005, l’esprit Samir Kassir réinvestit la place des Martyrs

Le City Center, ou ce bâtiment fantomatique et délabré dont la présence tellement insolite, mais en même temps tellement sensée, affole depuis des années le centre-ville clinquant de Beyrouth. Nul autre espace pour mieux rendre hommage à la mémoire de Samir Kassir.
Ce City Center, la guerre libanaise l’a détruit, pour toujours semble-t-il, cette même guerre à laquelle Kassir avait consacré tout un ouvrage. Ce City Center se situe au cœur de Beyrouth, qui a été l’un des univers de prédilection du penseur assassiné, et dont il avait été le premier à écrire l’histoire – comme l’on écrit la biographie d’une femme d’exception, mais aussi les histoires – dans chacun de ses éditoriaux au Nahar. Enfin et surtout, ce City Center, c’est également le – triste mais fidèle – gardien de la place des Martyrs qui avait accueilli, pour tous ceux qui l’ont oublié après tout ce qui s’est passé depuis, le matin d’un certain 14 mars 2005, des Libanais qui cherchaient quelque chose, et qui avaient décidé, pour une fois, de l’obtenir.

Et ce 14 mars, Samir Kassir en était l’un des principaux architectes, intellectuels bien sûr, mais aussi techniques, ce que peu de personnes savent. Voilà pourquoi, un an après, la fondation qui porte le nom de Samir Kassir a décidé de lui rendre hommage à la date et au lieu qu’il a marqués pour toujours de son génie. Et rarement le mot aura été aussi adéquat.

Le squelette de cet ancien cinéma de la place des Canons portait des couleurs jeunes et étranges, hier soir. À l’entrée, un foisonnement de jeunesses, dont la présence en ce haut lieu de mémoire était éblouissante. À penser que les lecteurs de Kassir sont tous jeunes. Ou que la lecture de Kassir rajeunit. Vous recevez immédiatement, entre les posters, pin’s et CD que l’on vous distribue, un article de Kassir intitulé « Le communiqué du rêve » (Bayan el-Houlm). Une sorte de passeport peut-être. À l’intérieur, des dizaines de photos représentant Kassir, pêle-mêle (à travers un chassé-croisé du souvenir), en étudiant, enfant, mari, père, journaliste et écrivain.

À côté, des expositions, magnifiques mais réduites, de Faysal Sultan, Greta Nawfal, Samar Mogharbel et Hussein Majed, qui essayaient tous de saisir, chacun à sa manière et dans sa dimension, l’instant de la disparition du journaliste, le 2 juin 2005, dans une rue d’Achrafieh. Mais la frustration est inévitable : l’on aurait tellement voulu que ces travaux appréhendent l’essence de ce qu’a été, et de ce qu’est toujours Kassir. Mission titanesque, impossible, d’où le désagréable sentiment d’éparpillement, de pauvreté, qui vous envahit face à ces œuvres pourtant de très grande qualité.

Le rêve inachevé

Enfin, un drapeau libanais qui s’habillait, peu à peu, des signatures de tous ceux qui sont venus saluer la mémoire de Samir Kassir, et qui portait surtout l’une des phrases, prophétiques, de ce plaidoyer pour « le rêve » qu’il avait rédigé avant son assassinat. Le jeune étudiant qui avait préparé cette mini-pétition voulait offrir, à la fin, le drapeau au rédacteur en chef d’an-Nahar, Ghassan Tuéni, pour qu’il l’emporte avec lui demain à la conférence de dialogue qui doit redémarrer, place de l’Étoile. Mais M. Tuéni n’est pas venu. De toute façon, les participants à la table ronde se seraient bien passés de ce symbole qui devait leur rappeler les nombreuses exigences de Kassir, justement au moment où ils vont, sans doute, les laisser de côté, dépassés par elles comme ils l’ont toujours été.

Entre les centaines de personnes présentes, il était possible de discerner, entre autres, Élias Atallah ou Samir Frangié, qui paraissaient si bien dans cette atmosphère qui a toujours été la leur, et débarrassés de leur accoutrement de députés.

L’on pouvait voir, évidemment, Gisèle Khoury, infatigable lorsqu’il s’agit de rendre hommage à Samir, mais aussi les incontournables Élias Khoury, et surtout Ziad Majed, revenu à Beyrouth pour quelque temps. Interrogé sur la distance qui sépare le projet de Samir Kassir, lorsqu’il a conçu le 14 mars, de la suite des évènements, M. Majed se veut « optimiste ». « Il n’y a plus de tutelle, sauf son dernier bastion qui devra tomber (il parle, bien sûr, de la présidence de la République). Il n’y a pas de guerre civile, pas encore du moins », explique-t-il, avant de se pencher immédiatement sur l’aspect « inachevé » du rêve de Kassir, un domaine où il paraît beaucoup plus à l’aise : « Le printemps de Beyrouth n’est certes pas encore là. Il n’y a pas eu de réforme politique. L’atmosphère est confessionnalisée à outrance. » Et de conclure, en disant tout : « Le projet de Samir Kassir n’est pas mort. Il est viable. Mais sa réalisation n’a pas encore débuté. »

Et lorsque l’on pose la même question à un jeune étudiant, il répond énergiquement en souhaitant « à tout prix » que l’on explique, rappelle, au public, aux Libanais, que le 14 mars de Samir Kassir est « fondamentalement » différent de ce qu’il est devenu ultérieurement, de ce à quoi il a abouti. Il craint que, par une sorte d’amalgame si commun aux questions de la mémoire et de l’histoire, l’on finisse par confondre le projet de Kassir avec ce qui a suivi. « Je ne vois pas où est le printemps de Beyrouth et du monde arabe dans tout ce qui se passe », ajoute-t-il, avant de se précipiter vers le second étage du bâtiment où un concert allait être donné, avec la participation de Ahmad Kaabour, ainsi que de plusieurs groupes musicaux qui ont voulu contribuer à leur tour à cet hommage.

De temps en temps, la musique s’arrêtait pour permettre à une salle bondée d’écouter les propos enregistrés de celui qui a marqué toute une génération de Libanais, ou de visionner les documentaires et travaux qui exposent cette fois l’esprit Samir Kassir à travers son ultime émanation : le 14 mars 2005.

Puis viendra le moment où les musiciens devront partir, les lumières s’éteindre et l’endroit retrouver sa solitude. La seule qui permette de contempler les abîmes qui séparent la vision de Kassir des axes qui semblent actuellement guider la réalité libanaise. Et surtout de réfléchir sur les moyens de traduire cette vision en actions politiques capables de donner au débat public libanais un minimum de rationalité qu’il n’a pas réussi à acquérir dix mois après la fin de l’occupation syrienne.

Samer GHAMROUN

 

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