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Le City Center, ou ce bâtiment fantomatique et
délabré dont la présence tellement insolite,
mais en même temps tellement sensée, affole
depuis des années le centre-ville clinquant de
Beyrouth. Nul autre espace pour mieux rendre
hommage à la mémoire de
Samir Kassir.
Ce City Center, la guerre libanaise l’a détruit,
pour toujours semble-t-il, cette même guerre à
laquelle Kassir avait consacré tout un ouvrage.
Ce City Center se situe au cœur de Beyrouth, qui
a été l’un des univers de prédilection du
penseur assassiné, et dont il avait été le
premier à écrire l’histoire – comme l’on écrit
la biographie d’une femme d’exception, mais
aussi les histoires – dans chacun de ses
éditoriaux au Nahar. Enfin et surtout, ce City
Center, c’est également le – triste mais fidèle
– gardien de la place des Martyrs qui avait
accueilli, pour tous ceux qui l’ont oublié après
tout ce qui s’est passé depuis, le matin d’un
certain 14 mars 2005, des Libanais qui
cherchaient quelque chose, et qui avaient décidé,
pour une fois, de l’obtenir.
Et ce 14 mars, Samir Kassir en était l’un des
principaux architectes, intellectuels bien sûr,
mais aussi techniques, ce que peu de personnes
savent. Voilà pourquoi, un an après, la
fondation qui porte le nom de Samir Kassir a
décidé de lui rendre hommage à la date et au
lieu qu’il a marqués pour toujours de son génie.
Et rarement le mot aura été aussi adéquat.
Le squelette de cet ancien cinéma de la place
des Canons portait des couleurs jeunes et
étranges, hier soir. À l’entrée, un foisonnement
de jeunesses, dont la présence en ce haut lieu
de mémoire était éblouissante. À penser que les
lecteurs de Kassir sont tous jeunes. Ou que la
lecture de Kassir rajeunit. Vous recevez
immédiatement, entre les posters, pin’s et CD
que l’on vous distribue, un article de Kassir
intitulé « Le communiqué du rêve » (Bayan el-Houlm).
Une sorte de passeport peut-être. À l’intérieur,
des dizaines de photos représentant Kassir,
pêle-mêle (à travers un chassé-croisé du
souvenir), en étudiant, enfant, mari, père,
journaliste et écrivain.
À côté, des expositions, magnifiques mais
réduites, de Faysal Sultan, Greta Nawfal, Samar
Mogharbel et Hussein Majed, qui essayaient tous
de saisir, chacun à sa manière et dans sa
dimension, l’instant de la disparition du
journaliste, le 2 juin 2005, dans une rue
d’Achrafieh. Mais la frustration est inévitable
: l’on aurait tellement voulu que ces travaux
appréhendent l’essence de ce qu’a été, et de ce
qu’est toujours Kassir. Mission titanesque,
impossible, d’où le désagréable sentiment
d’éparpillement, de pauvreté, qui vous envahit
face à ces œuvres pourtant de très grande
qualité.
Le rêve inachevé
Enfin, un drapeau libanais qui s’habillait, peu
à peu, des signatures de tous ceux qui sont
venus saluer la mémoire de Samir Kassir, et qui
portait surtout l’une des phrases, prophétiques,
de ce plaidoyer pour « le rêve » qu’il avait
rédigé avant son assassinat. Le jeune étudiant
qui avait préparé cette mini-pétition voulait
offrir, à la fin, le drapeau au rédacteur en
chef d’an-Nahar, Ghassan Tuéni, pour qu’il
l’emporte avec lui demain à la conférence de
dialogue qui doit redémarrer, place de l’Étoile.
Mais M. Tuéni n’est pas venu. De toute façon,
les participants à la table ronde se seraient
bien passés de ce symbole qui devait leur
rappeler les nombreuses exigences de Kassir,
justement au moment où ils vont, sans doute, les
laisser de côté, dépassés par elles comme ils
l’ont toujours été.
Entre les centaines de personnes présentes, il
était possible de discerner, entre autres, Élias
Atallah ou Samir Frangié, qui paraissaient si
bien dans cette atmosphère qui a toujours été la
leur, et débarrassés de leur accoutrement de
députés.
L’on pouvait voir, évidemment, Gisèle Khoury,
infatigable lorsqu’il s’agit de rendre hommage à
Samir, mais aussi les incontournables Élias
Khoury, et surtout Ziad Majed, revenu à Beyrouth
pour quelque temps. Interrogé sur la distance
qui sépare le projet de Samir Kassir, lorsqu’il
a conçu le 14 mars, de la suite des évènements,
M. Majed se veut « optimiste ». « Il n’y a plus
de tutelle, sauf son dernier bastion qui devra
tomber (il parle, bien sûr, de la présidence de
la République). Il n’y a pas de guerre civile,
pas encore du moins », explique-t-il, avant de
se pencher immédiatement sur l’aspect « inachevé
» du rêve de Kassir, un domaine où il paraît
beaucoup plus à l’aise : « Le printemps de
Beyrouth n’est certes pas encore là. Il n’y a
pas eu de réforme politique. L’atmosphère est
confessionnalisée à outrance. » Et de conclure,
en disant tout : « Le projet de Samir Kassir
n’est pas mort. Il est viable. Mais sa
réalisation n’a pas encore débuté. »
Et lorsque l’on pose la même question à un jeune
étudiant, il répond énergiquement en souhaitant
« à tout prix » que l’on explique, rappelle, au
public, aux Libanais, que le 14 mars de Samir
Kassir est « fondamentalement » différent de ce
qu’il est devenu ultérieurement, de ce à quoi il
a abouti. Il craint que, par une sorte
d’amalgame si commun aux questions de la mémoire
et de l’histoire, l’on finisse par confondre le
projet de Kassir avec ce qui a suivi. « Je ne
vois pas où est le printemps de Beyrouth et du
monde arabe dans tout ce qui se passe »,
ajoute-t-il, avant de se précipiter vers le
second étage du bâtiment où un concert allait
être donné, avec la participation de Ahmad
Kaabour, ainsi que de plusieurs groupes musicaux
qui ont voulu contribuer à leur tour à cet
hommage.
De temps en temps, la musique s’arrêtait pour
permettre à une salle bondée d’écouter les
propos enregistrés de celui qui a marqué toute
une génération de Libanais, ou de visionner les
documentaires et travaux qui exposent cette fois
l’esprit Samir Kassir à travers son ultime
émanation : le 14 mars 2005.
Puis viendra le moment où les musiciens devront
partir, les lumières s’éteindre et l’endroit
retrouver sa solitude. La seule qui permette de
contempler les abîmes qui séparent la vision de
Kassir des axes qui semblent actuellement guider
la réalité libanaise. Et surtout de réfléchir
sur les moyens de traduire cette vision en
actions politiques capables de donner au débat
public libanais un minimum de rationalité qu’il
n’a pas réussi à acquérir dix mois après la fin
de l’occupation syrienne.
Samer GHAMROUN |